Une assoc’ qui innove pour les demandeurs d’asile

Une assoc’ qui innove pour les demandeurs d’asile

14 octobre 2018 Non Par Martin Nera

Bonjour Timour,

J’ai rencontré Olivia qui n’a de cesse d’améliorer le système d’accueil des demandeurs d’asile en Europe. Au-delà de la prouesse réalisée par Asylos pour qui elle travaille en tant que coordinatrice du réseau de volontaires, c’est l’histoire personnelle d’Olivia qui m’a laissé une forte impression. Son indignation face à un problème social massif et structurel m’a touché, ainsi que sa capacité à la transformer en une force de travail qui change peu à peu un système entier. C’est cette histoire que j’ai envie de raconter ici.

Olivia m’a expliqué qu’elle s’est investie bénévolement auprès de Asylum Welcome dès ses études. En tant que visiteuse auprès des demandeurs d’asile d’un centre de détention à Oxford. Elle fournissait un soutien émotionnel aux demandeurs d’asile sous forme de visites hebdomadaires.

Peu à peu, Olivia s’est mise à communiquer avec les bénévoles et le personnel du centre. Elle voulait s’assurer que les besoins et le bien être des migrants détenus était respecté durant leur séjour. Elle a aussi rencontré les avocats qui plaident la demande d’asile des migrants et s’est très vite rendu compte qu’ils.elles n’ont pas le temps ni les ressources pour faire un travail de recherche suffisant afin d’apporter les données nécessaires à une prise de décision informée.

***

Trop peu de ressources pour les demandeurs d’asile

Asylos est un réseau international de chercheurs bénévoles qui effectuent des recherches pour appuyer les demandes d’asile. La recherche porte sur la situation dans le pays d’origine du demandeur d’asile ou sur d’autres faits relatifs à une demande individuelle. Dans de nombreux pays, l’aide juridique fournie aux demandeurs d’asile est limitée.

Les avocats ne peuvent pas consacrer suffisamment de temps à la recherche d’informations susceptibles d’étayer les demandes d’asile devant les tribunaux. Les bénévoles d’Asylos recherchent des informations qui peuvent aider à établir si le fait de forcer un réfugié à retourner dans son pays d’origine ou de transit menacerait sa vie ou nuirait à ses droits humains et civils fondamentaux.

Asylos s’est positionnée en tant qu’association de recherche de confiance, un élément clé pour améliorer le fonctionnement de système de demandes d’asile. La recherche d’information correcte et non partisane offre une chance aux avocats de mieux étayer leur plaidoyer pour défendre leurs clients demandeurs d’asile. De plus, Asylos contribue à renforcer le fonctionnement de nos institutions judiciaires et de nos sociétés démocratiques en offrant des informations dont la rigueur n’est plus à démontrer à un système qui manque cruellement de ressources pour en faire la recherche.

Asylos contribue à renforcer le fonctionnement de nos institutions judiciaires et de nos sociétés démocratiques en offrant des informations dont la rigueur n’est plus à démontrer (…)

Tu le comprends, Asylos a fait un travail remarquable en rassemblant des volontaires avec des profils bien particuliers capables de participer au travail d’information sur le pays d’origine (IPO) qui était jusqu’alors mené uniquement par des juristes et des avocats, le tout bénévolement ! Aujourd’hui, ce sont une centaine de bénévoles qui mènent des recherches dans le monde entier. Plus de 25 langues parlées, des dizaines de dossiers renseignés chaque année !

Tu vois où je veux en venir : qu’est-ce qui motive les bénévoles du réseau à offrir de leur temps, et à faire un travail hautement qualifié et donc valorisable ? Et comment les fondateurs d’Asylos ont-ils fait pour développer un réseau de bénévoles d’une telle ampleur tout en maintenant une qualité de recherche irréprochable ?

***

Avec Projet-S, nous voulons rencontrer les associations pour comprendre comment elles construisent un modèle socioéconomique durable.

Je dois dire que la force première d’Asylos est son réseau varié de volontaires qui s’étend aux quatre coins du monde. Je me suis concentré sur le travail d’IPO pour ce billet et donc sur l’un des profils de volontaire qu’Asylos rassemble pour mener cette mission à bien. Comme je te connais, Timour, je sais que tu prendras le temps de découvrir plus complètement toutes les facettes de l’assoc’ dont je te parle.

Voici ce que je retiens de notre entrevue : Asylos génère de l’engagement auprès de ses bénévoles par la conjugaison de 3 facteurs principaux.

  • Un défi social énorme car le nombre de dossier à renseigner ne tarit pas ;
  • Une méthodologie innovante que je discute juste après ;
  • La rencontre des besoins des bénévoles qui ont été compris avec brio.

Innover pour ouvrir le champ des possibles

Selon ma compréhension des choses, Asylos est particulièrement attractif pour des profils bénévoles hautement qualifiés parce qu’il présente un modèle hautement innovant et offre une solution au besoin clair et massif que j’ai présenté plus haut.

En effet, de très nombreuses personnes sont touchées par le phénomène des migrations qui déplace des populations entières aux quatre coins du monde. Elles voient l’impact que ces mouvements ont sur nos sociétés (quelle qu’en soit leur perception). En développant ses méthodes de recherche, Asylos a ouvert à de nombreux nouveaux profils le travail d’IPO jusqu’alors réservé aux avocats et juristes débordés et à court de ressources tout en maintenant l’excellence et l’impartialité nécessaire à son utilité.

Cette carte représente les différentes traveaux d'IPO réalisés par Asylos

Une personne qui maîtrise les méthodologies de recherches utilisées en sciences humaines ou littéraires peut facilement appliquer ces logiques dans le cadre du travail d’information sur le pays d’origine des demandeurs d’asile après avoir suivi une formation. Le nombre de personnes qui peuvent rechercher des informations et aider à établir si le fait de contraindre un réfugié à retourner dans son pays d’origine ou de transit menacerait sa vie ou nuirait à ses droits humains et civils fondamentaux est soudain infiniment plus grand !

Intégrer les besoins des bénévoles

Ce que je trouve tout à fait génial avec Asylos, c’est que leur méthode correspond non seulement aux besoins et exigences du terrain, mais aussi aux nombreux besoins d’un profil de bénévoles hautement qualifiés, rares et parfois exigeants.

  • L’impact du travail est perçu. Olivia m’a expliqué que même si l’on n’est pas 100% certains que le travail soit à chaque fois utilisé par l’avocat pour sa plaidoirie, le.la bénévole qui fait ses recherches a le sentiment que ce qu’il.elle est en train de faire aura de l’impact : il est dès lors difficile de ne pas ressentir que son travail contribue à améliorer le sort d’une personne dans une situation de détresse !
  • Contribution personnelle. La nature même de l’IPO donne au travail de recherche une portée individuelle. Une personne aide une autre à argumenter son plaidoyer pour une demande d’asile. Du coup, les efforts de l’individu ont un résultat clair : la demande a été entendue par le juge ou non. Le.la bénévole ne se bat pas face à un problème énorme et vague qui le.la dépasse totalement.
  • Professionnalisant. La méthode de recherche développée par Asylos applique des connaissances académiques à des problèmes contemporains. Le volontariat représente souvent pour les bénévoles une opportunité d’appliquer leurs connaissances académiques à une réalité de terrain dans un domaine qui les passionne. Ce n’est pas pour rien que de nombreux bénévoles sont des étudiants en master ou en thèse de doctorat.
  • Flexible et familier Le processus d’IPO peut être réalisé à peu près n’importe où. Il permet donc à tout un chacun d’offrir de son temps, quelle que soit sa situation personnelle, familiale ou professionnelle. Il permet d’apporter sa contribution en lien réel avec le terrain via les recherches sur les histoires de vie sans nécessairement devoir aller dans des endroits plus dangereux ou confrontants.
  • Lien social. Les premier.ère.s bénévoles d’Asylos étaient un groupe d’amis étudiant.e.s de Science Po Nancy. Aujourd’hui encore, l’essentiel des bénévoles fonctionne par groupes de personnes se connaissant par ailleurs. Actuellement, le réseau de bénévoles d’Asylos dépasse les frontières. C’est pour cela qu’un rendez-vous annuel a lieu chaque année. C’est là que les volontaires peuvent se rencontrer, échanger à propos de leurs expériences, travailler à améliorer leurs outils de travail et surtout se construire un réseau aux quatre coins du monde.
  • Pouvoir partagé. La structure de gouvernance est ouverte aux volontaires désirant s’impliquer à un niveau décisionnel. Les cinq équipes régionales sont coordonnées par les volontaires. De plus, le conseil d’administration offre des places aux volontaires en plus du siège d’Olivia qui y représente leurs intérêts en tant que coordinatrice du réseau.

Une parties des bénévoles d’Asylos, lors de leur meet-up annuel

***

Comme tu l’as découvert, Asylos est une organisation très innovante. C’est une plateforme qui lie les besoins de son public cible avec une méthodologie innovante qui répond aux besoins des volontaires qui font les recherches et investit en eux.

En tant qu’observateur du terrain associatif dans son ensemble, je me sens fort inspiré par le modèle que j’ai découvert grâce à Olivia. Et je me sens reconnaissant qu’elle m’ait conté son histoire.

Je sais également que les réalités des associations sont tellement multiples que je me demande dans quelle mesure la recette qui a été concoctée ici est applicable à d’autres assocs.

Par exemple, la solution trouvée au problème de IPO n’est pas nécessairement la plus inclusive puisqu’elle requiert des qualifications bien déterminées*. Bien entendu, la méthode dont j’ai parlé ici ne représente qu’une partie du travail réalisé par Asylos. Je me demande notamment dans quelle mesure Olivia et les bénévoles d’Asylos s’inspirent des méthodes de science citoyenne (voyez la vidéo jusqu’au bout, elle est passionnante pour bien plus que les oiseaux dont il parle !) pour construire un travail d’IPO qui puisse réellement passer à grande échelle en incluant tous les citoyens ?

De plus, j’ai trouvé fort intéressant de voir la différence entre le point de vue de Fiona pour qui une action partisane, politique est nécessaire si on veut apporter une réponse structurelle à un problème social et le pari d’Asylos d’opter pour un fonctionnement non partisan. Cette pluralité de points de vue pose à nouveau la question suivante : une association existe-t-elle pour améliorer le système en compensant ses déficiences ou pour le chambouler à travers des prises de position politiques ? Est-il possible pour une association de faire les deux à la fois ?

Enfin, le récit d’Olivia a plusieurs fois souligné l’importance pour elle d’avoir le sentiment d’avoir un d’impact avec son action individuelle même s’il n’est pas toujours facile de le prouver. Notre discussion m’a donné envie d’approfondir cette notion d’impact perçu par le bénévole et avéré par le changement durable d’un problème social ­ou sociétal.

Malgré ces questions, je suis fasciné par l’histoire d’Olivia et Asylos. L’intelligence et le travail qui sont derrière la combinaison des trois facteurs que j’ai analysés dans ce billet me rendent admiratif. D’un besoin social à partir duquel on peut se sentir totalement démuni à un niveau personnel, Asylos a pu créer un véritable mouvement qui apporte des éléments de réponse pour une évolution structurelle du secteur.

 

*Erratum : être bénévole pour asylos ne requiert pas de qualifications universitaires