Les hauts et les bas de la recherche de financement au sein d’un OBNL

Les hauts et les bas de la recherche de financement au sein d’un OBNL

19 octobre 2018 Non Par Timour

Comment vas-tu Martin ? J’espère que ta semaine s’est bien passée et merci beaucoup pour ton article à propos de ta rencontre avec Olivia de chez Asylos. Une telle motivation chez des bénévoles est une ressource rare et les trois éléments que tu as mis en avant comme principes fondateurs de cet enthousiasme m’ont énormément parlé.

Tu te souviens de ce dont tu m’as parlé il y a quelques semaines après avoir rencontré Fiona, de la gestion des ressources au sein d’un OBNL (une A.S.B.L.) ? Hé bien, il y a quelques jours, j’ai rencontré quelqu’un qui a fortement fait écho à ce sentiment et qui m’a ouvert les yeux sur de nouveaux aspects de cette problématique !

Milena travaillait jusque récemment dans un O.B.N.L. appelé la SODER (Société de développement environnemental de Rosemont), un organisme qui fonctionnait au niveau municipal pour remplir plusieurs mandats de la ville au niveau local. Pour faire simple, la SODER s’occupait de plusieurs activités que la ville avait décidé de sous-traiter auprès d’un OBNL : un projet de jardin communautaire (9 jardins et plus de 1000 jardinier.ière.s !), un projet d’éco quartier qui développe notamment des ruelles vertes dans la municipalité et enfin un projet nommé « Tandem » qui fait de la sensibilisation et de l’accompagnement de personnes âgées.

À la SODER, Milena était chargée de la recherche de financement, du développement de relations avec des partenaires et de la recherche de synergies entre les différents gestionnaires de projets au sein de l’organisation. Elle a bien voulu accepter partager son expérience dans ce rôle et ça s’est révélé incroyablement instructif pour moi. La SODER est une « petite » OBNL en taille, avec 13 employé.e.s et pourtant elle devait faire preuve d’une imagination sans limites pour trouver un équilibre financier. Le conseil donné par Natacha Gupta lors de notre entretien il y a un mois résonnait dans ma tête durant toute la durée de l’entretien : diversifier, diversifier, diversifier. Mais ce n’est pas si simple …

Les enveloppes budgétaires et le financement en « nature »

Pour commencer, la SODER bénéficie d’une enveloppe attachée à chaque mandat qu’elle gère pour la municipalité. Cette enveloppe est censée couvrir les coûts des RH et le coût des activités. Mais elle n’est généralement pas suffisante et la convention signée entre la municipalité et la SODER contient une provision obligeant l’organisme à trouver un certain pourcentage de financement supplémentaire pour bonifier cette enveloppe : une grosse partie du travail de Milena.

Ce qui est intéressant c’est que ces 30% ne doivent pas nécessairement être en « cash », il peut s’agir de financement « en nature » : des dons, des commandites, ou même, et c’est là que j’ai été le plus surpris, des bénévoles. En effet, si la SODER trouve des bénévoles pour effectuer certaines tâches, on peut estimer la valeur financière de ces bénévoles en calculant un coût journalier ou horaire au salaire minimum. Entre alors en jeu l’importance d’arriver à trouver et former des bénévoles, ce qu’Olivia a très bien présenté lors de ta rencontre de la semaine passée.

J’ai trouvé ça fascinant, car cela nécessite une véritable traduction de plein d’aspects de la vie associative pour arriver à atteindre les objectifs chiffrés fixés par certaines conventions : peut-on réellement fixer la valeur du temps de tous ses bénévoles de façon équivalente ? Ne risque-t-on pas de dévaloriser certains postes ? Une véritable réflexion ici.

Les subventions et les conditions d’utilisation

Ensuite, il y a les subventions. Ici encore, bien évidemment, il existe de tout et notamment des subventions conditionnelles, qui vont nécessiter par exemple que l’organisme ait déjà un certain montant en fonds propres pour pouvoir débloquer des subventions supplémentaires. D’autres vont fixer des règles en ce qui concerne l’utilisation de l’argent, en mettant par exemple un plafond quant à la proportion qui peut être allouée aux frais généraux vs aux projets eux-mêmes.

Or ce genre de règles pose un réel problème pour les organismes et pour les gens qui y travaillent puisque rappelons que les frais généraux comprennent toutes les dépenses d’exploitation courantes qui ne comprennent pas la main-d’œuvre directe ou les matériaux directs utilisés pour créer un produit ou un service, ou qui ne s’y rapportent pas. Donc par exemple, avoir quelqu’un qui coordonne des bénévoles, qui cherche des partenariats et des subsides, qui s’occupe de la rémunération des employé.e.s, de la comptabilité, etc. (de préférence pas la même personne pour tout cela 😉 ), ce sont des frais généraux.

J’ai trouvé que cette remarque faisait fortement écho à cette présentation donnée lors d’un évènement TED (en anglais malheureusement, mais disponible avec des sous-titres français), sur l’importance pour toutes les organisations, qu’elles soient du secteur marchand ou non marchand, de pouvoir investir dans leurs propres ressources. Ce que le secteur privé a d’ailleurs assez bien compris et utilise notamment pour améliorer son fonctionnement, pour développer ses activités et ses membres, etc. En mettant ce genre de barrière pour le secteur non marchand, on diminue sa capacité à se développer, il me semble.

Il existe aussi bien entendu des subventions non conditionnelles, qui peuvent être utilisées librement par les organismes, mais sont nettement plus rares et prisées, comme tu peux t’en douter.

Mais qu’elles soient conditionnelles ou pas, ces subventions représentent un investissement en temps non négligeables à obtenir : des dizaines de pages d’informations à donner, sur des projets qui souvent n’ont même pas encore vu le jour, des noms de partenaires qui s’engagent à participer alors que les activités n’ont pas encore démarré, des mois et mois d’attentes sans savoir si l’on peut compter sur une rentrée d’argent ou pas, une compétition toujours plus grande, aucune assurance de pouvoir compter dessus plusieurs mois ou années d’affilée… En bref, ce n’est pas aussi facile que de dire « oui, mais ce sont mes impôts qui payent vos subventions ! ».

Les fonds et les distinctions d’ordre légal

Enfin, il existe aussi des centaines de fonds qui existent soit de particuliers, soit d’entreprises qui veulent rediriger une partie de leurs bénéfices vers des services du non marchand, mais une chose que Milena a mise en avant à laquelle je n’avais jamais pensé concerne le statut de l’organisme qui postule pour ces fonds ! Ici à Montréal, beaucoup d’entre eux n’acceptent de financer que des organismes dits « de bienfaisance », une distinction légale importance puisqu’elles concèdent la faculté de délivrer des reçus pour des dons pouvant être réclamés comme crédits d’impôt. Une option très attirante pour les entreprises et qui décident souvent donc de ne traiter qu’avec des organismes qui ont ce label.

Quand ce n’est pas suffisant

Et même avec tout cela, Milena avait le regret de devoir m’annoncer que depuis deux semaines, elle est sans emploi, car la SODER a dû déclarer faillite. Dans un communiqué, la Soder explique que cette situation, à la fois malheureuse et incontournable, s’explique par une soudaine obligation financière insoutenable.

« Malgré toute la bonne volonté, l’énergie et les efforts déployés par les employés et les membres du conseil d’administration ces derniers mois, nous sommes face à une situation financière qui nous contraint à la fermeture de l’organisme. Dans ces circonstances douloureuses, je tiens à souligner le grand engagement des employés qui ont fait preuve d’une créativité et d’une générosité toujours renouvelées face aux défis quotidiens. Malgré l’annonce difficile d’aujourd’hui, nous restons très fiers de toutes les initiatives environnementales et sociales que la SODER a permis d’accomplir tout au long de ses 22 années d’activités », a expliqué Julien Thieser, président du conseil d’administration, dans le communiqué.

Le sujet du financement et de celui de la gestion financière restent évidemment étroitement liés, et avec son départ, la SODER laisse un vide temporaire et un chaos administratif, pour ses 13 employé.e.s (dont certains faisaient partie de la structure depuis presque une dizaine d’années), mais aussi pour tous les citoyen.ne.s qui bénéficiaient de ses services et qui ont été les premier.ière.s à témoigner de leur affection en entendant la nouvelle puisqu’il.elle.s connaissent la valeur des activités de cet organisme.

Cela m’a rappelé que ce thème du financement qui nous est cher, ce n’est pas juste une histoire de chiffres, de budget et de bilan, mais c’est aussi une histoire de communauté, de services rendus aux populations qui ne sont pas prises en charges ni par l’état ni par le secteur privé.