Quel avenir pour les cinémas indépendants ?

Quel avenir pour les cinémas indépendants ?

14 novembre 2018 Non Par Timour

Quel plaisir de t’écrire à nouveau !

Il y a quelques semaines, je te parlais de ma rencontre avec Natasha Gupta et des différents mécanismes de financement qui existent ici à Montréal. Au terme de cette rencontre, un des points qui m’avait le plus fasciné était celui des obligations communautaires.

Je te présente donc Mario Fortin, président de direction et directeur général des Cinémas Beaubien, du Cinéma du Parc et du Cinéma du Musée ici à Montréal. Ces trois cinémas sont tous les organismes à but non lucratif (OBNL) et le Cinéma du Parc a récemment émis des obligations communautaires pour un projet de financement de nouveaux fauteuils !

Qu’est-ce qu’une obligation communautaire ?

Les obligations communautaires sont des titres de créances et ont des caractéristiques semblables à toute obligation soit : une valeur nominale, une échéance, une rémunération (taux d’intérêt), etc. Elles sont accessibles à tous, mais peuvent être émises uniquement par des organismes à but non lucratif. Elles sont proposées à la communauté sans intermédiaire et constituent un modèle de financement participatif pair-à-pair, qui permet aux citoyens d’investir leur épargne dans des projets qui leur tiennent à cœur.

source : le site du tiess

Mais pourquoi utiliser cette méthode de financement ?

C’est là que je pense que le cas du Cinéma du Parc (CDP) représente un excellent exemple des avantages de cette méthode de financement innovante.

En 2013, le CDP, s’il ne trouvait pas une solution pour financer une mise à jour technique importante pour se doter de systèmes de projection numérique, aurait du songer à une fermeture. La raison ? Comme tous les cinémas, le CDP devait investir dans la numérisation de ses projecteurs, un investissement de plusieurs centaines de milliers de dollars que l’équipe de l’époque n’arrivait pas à lever. Le cinéma lui-même ne fonctionnait pas très bien à ce moment-là, 2013 avait été une mauvaise année en termes de qualité des films et la gestion de l’époque ne tirait pas complètement parti des opportunités qui existaient pour le CDP. Entre en scène Mr Fortin, alors directeur général du Cinéma Beaubien, un autre cinéma à but non lucratif de Montréal qui fonctionnait (et fonctionne encore) remarquablement bien aujourd’hui.

Mr Fortin, à l’aide de ses connexions, de la bonne réputation du cinéma Beaubien et de son engagement à changer certaines choses dans le mode de gestion du Cinéma du Parc réussit à lever les fonds nécessaires pour assurer la numérisation des projecteurs. Entendons-nous bien, on ne parle pas ici de dons, de philanthropie, de subsides, etc. Rien de tout ça n’est réellement accessible à des organismes tels que les cinémas ici. On parle bien d’emprunts auprès de partenaires financiers, généralement issus du monde de l’économie sociale, avec un suivi strict des investissements et des comptes à rendre régulièrement.

En deux ans, le Cinéma du Parc double son chiffre d’affaires, notamment grâce des changements assez radicaux : le cinéma ouvre plus tôt dans l’après-midi pour accueillir plus de clients, organise des évènements durant la matinée (le jour de ma rencontre avec Mr Fortin, il y avait un atelier au stop motion organisé avec des jeunes d’un collège voisin, un évènement qui faisait partie de l’engagement du cinéma au sein de sa communauté. PS ; les jeunes avaient l’air de s’éclater !), ouvre le matin en fin de semaine avec des films pour les plus jeunes et reste ouvert plus tard certains jours.

Les frais généraux explosent évidemment puisque cela nécessite d’engager plus de gens et de travailler beaucoup plus d’heures, mais les recettes augmentent significativement. Ça ne te rappelle rien ? Moi ça me fait penser à cette discussion que nous avons eue récemment sur le sujet des investissements et des frais généraux. Avec une bonne gestion, investir intelligemment dans les frais généraux, dans son personnel, peut avoir un impact significatif pour l’organisme et donc pour ceux qui en bénéficient.

Mais les obligations communautaires dans tout ça ?

Hé bien en 2015, le cinéma a dû faire face à un nouvel investissement à faire : l’achat de nouveaux fauteuils. Là aussi, plusieurs centaines de milliers de dollars étaient nécessaires et le cinéma n’avait toujours pas accès à des dons ou de la philanthropie. Mais justement, à cette époque, L’organisme Territoires innovant en économie sociale et solidaire (TIESS) était à la recherche de nouveaux outils de financement et a trouvé que cette option existait et avait été utilisée ailleurs au Canada avec succès.  Ils ont vérifié auprès de l’Autorité des marchés financiers qui a confirmé que c’était possible. Cet organisme dont la mission est de repérer, inventorier, éclairer et systématiser les innovations expérimentées par les entreprises et les organisations de l’économie sociale afin d’en favoriser la diffusion et l’appropriation fait alors une première étude de faisabilité et en partenariat avec le Cinéma du Parc, lance le projet.

Le conseil d’administration se réunit et doit alors se mettre d’accord sur plusieurs aspects dont notamment la communication des états financiers aux acheteurs (tout communiquer ou résumé l’information ?) ainsi que sur un plafond maximum d’endettement que le cinéma peut tolérer. Il met ensuite les obligations en vente.

En quelques semaines, le cinéma émet pour 150 000 dollars d’obligations communautaires (avec un terme de 5 ans et un taux d’intérêt de 2 %), principalement à des gens proches du cinéma : des clients réguliers, des amis, des gens du quartier, etc.

Ces 150 000 dollars sont bien entendu à écrire dans la colonne des dettes du bilan financier et du cinéma et devront être remboursés à terme, mais cet outil à permis, non seulement au cinéma de financer son projet en travaillant avec des partenaires locaux, mais aussi de favoriser le rayonnement du cinéma auprès de tous les investisseurs. eusse. s, qui ont pu montrer leur soutien vis-à-vis d’une institution qui leur tient à cœur.

Les leçons à tirer du Cinéma du Parc

L’obligation communautaire s’adresse donc aux OBNL qui ont les capacités financières de rembourser des prêts et des intérêts sur le long terme, mais qui manquent de ressources pour des investissements conséquents à court terme. Qui a un projet concret à financer, une gestion et une compatibilité saine et solide qui rassurera les investisseurs et permettra à l’organisme de se fixer des plafonds d’endettement raisonnables.

Finalement, le financement ce n’est pas juste des chiffres et des emprunts, c’est aussi de donner de la confiance, de rassurer. Et la capacité à faire des prévisions, d’avoir des budgets solides, une vision claire sur ses investissements, ses coûts fixes et ses endettements.