Institutions subventionnées, une utopie pragmatique

Institutions subventionnées, une utopie pragmatique

2 janvier 2019 Non Par Martin Nera

Bonjour Timour,

C’est à la gare d’Andenne que Claude Hubermont est venu à ma rencontre. Avec un sourire affable, Mr Hubermont m’emmène en voiture sur une route qui se tortille le long d’un flanc de colline surplombant la Meuse. À son sommet, dans un domaine boisé et paisible, les installations de HAIM offrent un lieu de vie épanouissant et sécurisant à ses résidents tout en les accompagnant dans l’accomplissement de leur projet de vie.

HAIM héberge et accueille depuis plus de 40 ans des personnes porteuses d’un handicap mental. Comme beaucoup d’associations du secteur, elle a été fondée par des familles pour compenser un manque de structure d’accueil de l’époque.

Inauguration HAIM

Les familles fondatrices inaugurent les bâtiments d’HAIM en 1984. Crédit photo : bibliotheca-andana.be

Aujourd’hui, le projet familial et bénévole est devenu une institution à part entière dans le paysage local. L’association emploie 120 salariés et gère un budget total annuel de 7,5 millions d’euros dont la quasi-totalité est prise en charge par les subventions publiques.

Et c’est une caractéristique assez belge : avec une vie associative bouillonnante, beaucoup de missions de l’état sont sous-traitées aux associations qui, du coup finissent par s’institutionnaliser. D’ailleurs Timour, il me plairait beaucoup de savoir ce qu’il en est au Québec ?

Le compromis nécessaire entre liberté ou pérennité

En discutant avec Mr Hubermont, je me rends compte que l’institutionnalisation nécessaire de certaines ASBL nécessite de faire un compromis entre la liberté et pérennité.

Eh oui, il est beaucoup plus difficile de changer de cap sur un coup de tête lorsqu’on est 120 employés que quand on est une dizaine de bénévoles de quelques familles.

Une augmentation des moyens va de pair avec une augmentation des contraintes liées à la gestion de la masse financière :

  • Contraintes syndicales. A mesure que HAIM s’est professionnalisée, les travailleu.r.se.s ont progressivement revendiqué un cadre de travail et salarial plus stable.
  • Contraintes légales. Tout cela est rendu possible par le soutien des pouvoirs publics qui régulent et encadrent fortement la profession en contrepartie pour s’assurer d’une bonne utilisation des fonds publics.
  • Rapport de force avec le pouvoir subsidiant qui veut répondre aux promesses électorales des différent.e.s ministres. Ce qui ne va pas toujours dans le sens d’une autonomie poussée des organisations subsidiées. A cet égard, les appels à projets des administrations sont un véritable levier de pilotage des associations car ils établissent un cahier des charges précis auquel il est nécessaire de s’adapter.

La sclérose institutionnelle, danger mortel

Il arrive que certaines associations s’occupent plus des rouages de leur institution que de mettre sur pied de nouveaux projets.

En effet, avec autant de parties prenantes et de fonctions à gérer, il n’est pas difficile de voir comment une association peut se tourner vers elle-même et fonctionner en vase clos, en priorisant le maintien de ses acquis, de ses employés et de ses infrastructures.

« Le conseil d’administration a un rôle fondamental à jouer pour (…) offrir la vision nécessaire à la bonne adaptation de l’association au regard de ses enjeux actuels et des besoins de ses bénéficiaires. »

Cette situation peut amener l’association vers un état de sclérose dans lequel l’association a du mal à innover et s’adapter aux besoins de ses résidents et aux évolutions de son environnement.

Le conseil d’administration a un rôle fondamental à jouer pour contrôler le travail de l’institution et lui offrir le recul et la vision nécessaire à la bonne adaptation de l’association au regard de ses enjeux actuels et des besoins de ses bénéficiaires.

Des bases fortes pour des bénéficiaires épanouis

Lorsque Mr Hubermont a été nommé directeur général par le conseil d’administration de HAIM, c’est précisément parce qu’il est un gestionnaire aguerri, capable d’éviter les principaux écueils décrits plus hauts.

Je trouve que les solutions qu’il a mises et qu’il continue de faire évoluer de jour en jour sont inspirantes pour toutes les ASBL qui sont dans le même genre de situation.

  • Tout d’abord les personnes handicapées ont été remise au centre du projet. En comprenant les besoins et désirs des résidents, en parlant de leur vie affective, de leur sexualité, en travaillant pour promouvoir leur intégration et leur inclusion dans la société extérieure, l’équipe et le projet ont gagné un nouveau souffle.
  • Pour mobiliser chacun.e.s autour ce renouveau, la vision, les mission, et les valeurs ont été redéfinies et partagées à chaque niveau de HAIM.
  • L’excellente vision systémique de Mr Hubermont m’a réellement frappée. Sa connaissance de l’historique du secteur du handicap, mais également des différents acteurs et de leur mode de fonctionnement est un réel atout pour mener les actions de HAIM.
  • Pour continuer à innover et à répondre aux besoins en constante évolution des personnes handicapées qu’elle accueille, HAIM a construit une bonne capacité d’absorption et de mise à l’échelle des innovations de terrain, ainsi qu’un dialogue constructif avec les petites associations militantes.
  • Enfin, il est important de renforcer et de sublimer l’expertise de l’équipe pour la chasse aux subventions et leur gestion. Entre les subventions cadenassées pour les frais fixes et la réponse aux appels à projets pour moderniser les infrastructures, HAIM dépend de 22 sources de financement différentes qui couvrent près de 80% des budgets de l’association.

En Belgique nous sommes solidaires via le secteur associatif

Lorsque je lui demande de rêver d’un système de financement parfait pour HAIM, Claude Hubermont me rappelle que l’une des bases de notre société repose sur la solidarité par l’impôt. En redistribuant à travers le secteur associatif, la Belgique entend répondre à nos besoins sociaux.

Il m’explique que ce type de financement est le plus juste mais également le plus pérenne parce qu’il met les associations sur un pied d’égalité pour obtenir des ressources. Ceci étant dit, il faut trouver un équilibre entre cautions légales et le risque de bloquer toute possibilité d’innovation en cadenassant trop les dépenses.

« L’utopie de HAIM rêve d’une société qui inclue tous ses membres, y compris ceux porteurs d’un handicap. »

En se mettant en route vers la gare, Mr Hubermont me rappelle que tout projet associatif est avant tout un projet d’utopie humaine.

Celle de HAIM rêve d’une société qui inclue tous ses membres, y compris ceux porteurs d’un handicap. Une société ou chacun reçoive des aides en fonction de ses besoins. Une société inclusive et égalitaire.

Après 30 ans de métier, je sens Claude Hubermont plutôt pragmatique.

Il comprend et mobilise le système pour pouvoir réaliser l’utopie de HAIM. Il trouve l’équilibre entre militantisme pour faire bouger les choses et construire puis pérenniser un système qui doit fonctionner et s’accommoder chaque jour.