Une nouvelle vision pour la philanthropie

Une nouvelle vision pour la philanthropie

27 janvier 2019 Non Par Timour

Bonne année mon ami !

Voilà donc que nous concluons l’année 2018 et que tu m’as déjà écrit un article passionnant sur les risques liés à l’institutionnalisation pour les ASBL et OBNL : difficultés à innover, repli sur soi-même, fonctionnement en vases clos, etc. Des challenges réels dont Claude Hubermont nous a parlé, avec des pistes de solutions très intéressantes.

De mon côté, j’aimerais commencer l’année en continuant à explorer ce premier article que je t’avais écrit à la suite de mon entretien avec Natasha Gupta. Depuis cette discussion éclairante, j’ai eu l’occasion d’aborder plusieurs formes de financement sur notre blog dont notamment les demandes de subsides (avec la SODER) et les obligations communautaires (avec le Cinéma du Parc), mais je veux aujourd’hui te parler de philanthropie.

Il y a quelques mois, j’ai eu le plaisir d’assister à une rencontre toute particulière : Mme Françoise Pissart, directrice à la Fondation Roi Baudouin, rencontrait Jon McPhedrn Waitzr, membre actif du groupe « Ressources en Mouvement » pour parler philanthropie au Canada, au Québec et en Belgique. À la suite de cette rencontre, j’aimerais partager avec toi les grandes lignes de ce qui s’est dit ainsi que de parler un peu du rôle de la philanthropie dans le monde de l’associatif.

La rencontre

Mais tout d’abord, parlons de cette rencontre. La Fondation Roi Baudouin (FRB) est un acteur majeur de la philanthropie en Belgique, mais d’où vient-elle ? À l’occasion des 25 ans du règne du roi belge du même nom, une monnaie commémorative avait été frappée et c’est avec les recettes de la vente de ces pièces qu’il fut décidé de mettre sur pied une fondation. Dès sa création, on peut donc déjà voir une mission d’utilité publique forte dans l’ADN de la FRB puisqu’elle a comme mission, par les centaines de projets qu’elle élabore en collaboration avec des organismes publics, des associations, des entreprises et aussi des citoyens,  d’apporter des changements positifs dans la société. Pour sa part, « Ressources en Mouvement » (RM) est un groupe assez récent au Canada qui vient des États-Unis (où il existe depuis une vingtaine d’années) et qui promeut une forme de philanthropie assez différente comme nous allons le voir.

C’est dans le cadre de la définition de son nouveau plan stratégique que la Fondation Roi Baudouin était à la recherche des nouvelles visions de la philanthropie, de nouvelles manières de faire les choses, et c’est dans cet esprit que s’est déroulée cette rencontre.

Pour comprendre ce que cette rencontre pouvait apporter aux parties prenantes, il faut comprendre le fonctionnement de la philanthropie et des fondations : la FRB par exemple fonctionne avec son propre capital, qui a fructifié avec le temps, de l’argent de la loterie nationale (venant d’une décision gouvernementale qui octroie un don pluriannuel à la fondation) ainsi qu’une part toujours grandissante de fonds. Il s’agit ici d’un concept important donc laisse-moi le définir rapidement :

Pour ceux qui ne savent pas un fond, c’est une manière pour ceux d’entre nous qui ont des biens, des droits ou des ressources de pouvoir les transférer à la réalisation d’une oeuvre d’intérêt général et à but non lucratif, qui leur tient à coeur. Ca leur permet de mettre leurs ressources à disposition sans devoir créer et gérer leur propre fondation. Plutôt chouette donc !

Le nombre de ces fonds au sein de la FRB a grandi de manière exponentielle au cours de ces dernières années pour devenir aujourd’hui la majorité du capital de celle-ci. Il en va de même ici au Canada où les fonds sont monnaie courante dans le monde de la philanthropie.

Ce fonctionnement peut rapidement créer une situation où les décideurs, les gens qui ont le pouvoir de répartir l’argent de ces fonds, sont fortement déconnectés de l’expérience vécue par les gens à qui sont destinés ces fonds. C’est cette réalisation qui a amené un certain nombre de fondations, depuis les années 70, à chercher des solutions et c’est de cet héritage que « Ressource en Mouvement » s’inspire, en promouvant une forme de philanthropie qui donne le pouvoir de décision aux gens touchés par les enjeux sociaux concernés. Les justifications derrière ce choix ne sont d’ailleurs pas simplement éthiques, mais aussi stratégiques puisque de plus en plus d’études montrent que d’avoir des personnes ayant fait ou faisant l’expérience des enjeux sociaux concernés dans des positions de leadership est synonyme d’impact social et de meilleure allocation des ressources.

La Fondation Roi Baudouin, déjà consciente des risques associés à cette déconnection, met à disposition des donateurs ses propres réseaux qui incluent des « experts du secteur », (dont notamment des bénéficiaires) pour apporter des conseils au sujet des critères d’octroi des fonds. De tels profils (experts du secteur) peuvent être des membres des comités de gestion (avec pouvoir de décision), des jurys indépendants ou des groupes de travail mis sur pied selon les thématiques.

Ce que cela veut dire pour les OBNL

Mais c’est très bien tout ça, mais qu’est-ce que cela veut dire concrètement pour les OBNL et ASBL en Belgique, au Québec et ailleurs ?

Hé bien, cet entretien m’a fort fait penser aux discussions que j’avais déjà pu avoir avec des personnes actives dans le milieu associatif et qui souvent me disait que la philanthropie n’était pas une option pour eux. À Montréal, j’ai entendu que la philanthropie était très anglophone et que les francophones n’y avaient pas leur place, que les fonds étaient trop durs d’accès, les critères trop difficiles à rencontrer et l’action trop souvent limitée à des champs très restreints.

C’est ce constat qui me fait penser que nous avons tout à gagner à promouvoir de nouvelles formes de philanthropie, où les décideur.euse.s sont des gens qui sont actifs au quotidien sur le terrain. Non seulement pour des raisons éthiques, mais aussi stratégiques puisque le but de ces fondations est avant tout d’avoir le meilleur retour sur impact possible. Donc le conseil que je donnerai à des organisations qui connaissent d’autres organisations dans leur secteur, qui rencontrent les mêmes difficultés en termes de financement : « organisez-vous, renseignez-vous sur ce qui se fait dans le monde philanthropique (voir sources et exemples à la fin de l’article) et contactez les fondations actives autour de vous. » Dans beaucoup de cas, c’est par manque d’information que les choses n’évoluent pas.

L’exemple du cercle de don des travailleur.euse.s du sexe

Et ça ressemble à quioi la philanthropie alternative alors ? Lorsque cette question est arrivée sur la table durant notre rencontre, John nous a partagé l’exemple suivant :

Cette année, Third Wave Fund a lancé le premier fond dirigé par des travailleuses et travailleurs du sexe dans une fondation américaine, dans le double but de financer une gamme diversifiée de groupes dirigés par ceux.celles-ci à travers le pays et d’amener les travailleuses et travailleurs du sexe actuels et anciens à la table des décisions philanthropiques. Plus de vingt ans de financement d’organisations ont appris au Third Wave Fund que ces dernier.ière.s sont les mieux placé.e.s pour transformer leurs conditions.

C’est pourquoi ils.elles ont lancé en avril le Cercle des travailleuses et travailleurs du sexe (Sex worker Giving Circle, SWGC), inspiré par les subventions communautaires accordées par d’autres fonds ainsi que par la longue histoire des communautés qui prennent soin les uns des autres, en particulier les travailleuses et travailleurs du sexe de couleur, transgenres et non conformes.

La cohorte inaugurale du SWGC était un groupe interclasses et multiracial de femmes, queers et transgenres ayant une expérience actuelle ou passée dans le commerce du sexe, âgées de 21 à 54 ans. Pendant quatre mois, les boursier.ière.s du SWGC et le personnel du Third Wave Fund se sont réunis pour explorer l’histoire de la philanthropie et sa dynamique de race et de classe, élaborer des lignes directrices et des critères de financement, examiner les propositions, interviewer les candidats aux subventions, et prendre des décisions de financement.

Grâce à la formation et au soutien de Third Wave, les boursiers de la SWGC ont également recueilli plus de 100 000 $ et continuent à s’engager sur le terrain de diverses façons en tant que leaders émergents et défenseurs de la philanthropie.

Au cours de son année pilote, le SWGC a accordé onze subventions allant de 6 818 $ à 21 818 $ à des groupes de soutien dirigés par des travailleuses et travailleurs sexuels actuels et anciens. Leur travail est vaste et porte sur la justice raciale et économique, le leadership des jeunes, le pouvoir autochtone, la libération des homosexuels et des transsexuels, la sécurité communautaire, la justice raciale, la lutte contre la criminalisation, la réduction des méfaits, les politiques en matière de drogue, les droits et la justice en matière de reproduction, les droits des travailleurs et des travailleuses. En plus du soutien financier, les bénéficiaires de la SWGC ont eu accès aux ressources de renforcement des capacités de Third Wave pour le développement des ressources, les communications, la sécurité et la sûreté numériques et la gestion des organismes sans but lucratif afin qu’ils puissent croître à leur propre rythme et participer pleinement au développement du mouvement.

Les (nouvelles) formes de philanthropie

Enfin, avant de te quitter, j’aimerais partager avec toi un des apprentissages les plus importants après cet entretien et il concerne les différentes formes de philanthropies indépendantes, accessibles et collaboratives.

Lors de mes recherches pour cet article, je suis tombé sur une ressource incroyable pour tous les gens qui seraient intéressés à l’idée de promouvoir des formes de philanthropie indépendante : https://indiephilanthropy.org/toolkit/methods/

Dont voici quelques exemples :

  • Les cercles de dons : Lorsque vous faites partie d’un cercle de dons, vous mettez en commun les fonds que vous avez (ou que vous recueillez) avec d’autres pour donner collectivement. Vous rencontrez vos collègues pour sélectionner conjointement les bénéficiaires qui recevront vos fonds communs. Habituellement, un administrateur recueille toutes les contributions, puis verse les fonds.
  • L’investissement indépendant: fait référence aux concepts et aux pratiques qui poussent l’investissement responsable un peu plus loin. Il s’agit de se départir des industries et des entreprises qui sont à contre-courant de vos objectifs philanthropiques et de placer des fonds d’investissement dans des entreprises qui sont : 1) alignées véritablement sur votre mission philanthropique ; 2) produisent réellement des produits et services qui offrent des solutions à nos problèmes les plus urgents ; 3) ajoutent de la valeur aux gens et à la planète, plutôt que détruire les ressources ou exploiter les travailleurs ; et 4) si possible, intègrent les communautés dans leur conception, gouvernance et propriété, offrant ainsi des avantages économiques à long terme aux communautés qui ont été abandonnées par le système financier dominant.
  • Prise de décision communautaire : Grâce à cette approche, les membres de la communauté se joignent à l’équipe décisionnelle en matière de financement. Ils vous aident à décider ce qui a de la valeur pour leur propre communauté et, en fin de compte, ce qu’il faut financer. D’autres noms pour ce style de subventionnement sont le subventionnement participatif, le subventionnement par les pairs, le financement communautaire et le financement activiste. PS : Le mot  » communauté  » peut être géographique (comme une communauté locale) ou thématique (comme la communauté de justice environnementale ou la communauté artistique). Elle pourrait aussi faire référence à un groupe identitaire comme la communauté LGBTQ.
  • Le financement de flux est un modèle de don selon lequel le donateur confie de l’argent à un « bailleur de fonds de flux » pour qu’il le distribue comme il le souhaite. Avec cette approche, on laisse les innovateurs sociaux, les activistes et les leaders communautaires que l’on choisit guider l’octroi de subventions, en faisant confiance dans leurs capacités à discerner comment utiliser l’argent pour obtenir l’effet le plus transformateur.