Des ingénieur.e.s pas ordinaires.

Des ingénieur.e.s pas ordinaires.

30 mars 2019 Non Par Timour

Ah, j’ai hâte de te parler de la rencontre que j’ai faite aujourd’hui Martin ! L’univers fait bien les choses, et comme tu le liras au cours de cet article, il a la manière de mettre sur notre route les bonnes personnes au bon moment.

Il y a quelques semaines, alors que je me baladais dans un évènement organisé par plusieurs acteurs de l’économie sociale montréalaise, j’ai eu l’occasion de rencontrer Abrielle. Pleine de joie et d’enthousiasme, le courant est passé tout de suite et elle m’a parlé de son organisation, ALTE Coop. Une coopérative … d’ingénieur.e.s ! Alors là, oui, j’étais surpris parce que des coopératives, j’en ai vu pas mal, mais jamais avec ce profil.

Et voilà qu’elle me présente leur vision : accompagner des particuliers, petites entreprises et organismes souhaitant mettre en place des solutions technologiques durables dans les domaines du bâtiment écologique, de l’énergie et des procédés agricoles et environnementaux. En somme, une chouette gang de jeunes diplômé.e.s en ingénierie qui ne veulent pas se conformer au moule des grands cabinets de consultance dans leur domaine et qui rêvent d’un monde plus proche de la transition écologique, où les connaissances techniques sont partagées et faciles d’accès.

Évidemment, mon intérêt est piqué à vif, leur structure est encore jeune et elle accepte de bien vouloir s’asseoir avec moi pour me parler un peu de leur parcours. Mais tout d’abord, laisse-moi te parler un peu de la place qu’occupent les coopératives dans l’économie sociale montréalaise. Depuis plus de vingt ans, l’entité juridique « OBNL » est très souvent utilisée pour démarrer des projets dans les quartiers urbains défavorisés et les territoires dévitalisés du Québec. Aujourd’hui, c’est aussi communément utilisé pour agir sur des enjeux de société très actuels : écologie, environnement, santé, logement social, activité physique, etc.

Cependant, au fil de ces décennies, un certain nombre d’organismes à but non lucratif se sont développés par la vente de produits et services avec une approche entrepreneuriale. Leur recherche d’autonomie financière est alors passée par des ententes contractuelles avec des institutions publiques et parapubliques ainsi qu’avec des clients d’affaires. Ces organismes se sont structurés avec une véritable gouvernance démocratique et une culture entrepreneuriale forte, ce qui a donné place au mouvement des coopératives.

Le parcours d’ALTE Coop

L’aventure a commencé il y a 2 ans, lorsque une gang d’ami.e.s ingénieurs, fraîchement diplômés et tannés par le milieu de l’ingénierie s’est mise à rêver d’une autre manière d’utiliser leurs connaissances et compétences. Ensemble, leurs réflexions les amènent à imaginer une coopérative de travailleur.se.s, où tou.te.s seraient sur un même pied d’égalité et le conseil d’administration serait composé des membres de la coop.

Facile à dire, mais comment qu’on fait concrètement ?

Entre en scène « parcours coop », un programme ici à Montréal qui offre aux futurs entrepreneurs un encadrement dans la mise sur pied de leur entreprise collective. Bien entendu, il y a quelques limitations puisque ce programme s’adresse exclusivement aux coopératives de travailleurs et de solidarités. Le projet vise à accroître la réussite de ces projets par un accompagnement structuré. Pendant 4 mois, tout y passe : plan d’affaire, structure de l’organisation, vision, mission, valeurs, financement, communication.

Mais rapidement, comme me le confie Abrielle, des questions commencent à se poser sur le mode de fonctionnement de leur coop. Après tout, des coopératives, il en existe de toutes les tailles et de toutes les formes. Ce qu’ALTE Coop a en tête, c’est une coopérative qui serait synonyme de partage des responsabilités, d’égalité et de démocratie. Donc le modèle choisi sera horizontal. Organisée en groupe de travail autour de la Gestion, de la Communication et des Projets, la coop décide de ne pas suivre les hiérarchies classiques.

OK, c’est très bien tout ça, mais concrètement, comment est-ce que ça fonctionne ? Comment on paye les gens là-dedans ? Au début, il n’y pas suffisamment de projets, l’argent ne rentre pas encore, donc tout le monde s’organise un peu comme il peut, les gens travaillent à côté et chaque mois on regarde ce qui est rentré dans les caisses, on voit quelle a été la contribution de chacun.e et on divise équitablement. Comme la coop ne pouvait pas encore supporter d’employé.e.s comme tel, tout le monde est travailleur.se.s autonome (freelance) et facture directement à la coop.

Mais ça n’est que temporaire. Avec ses valeurs, ALTE Coop veut pouvoir offrir à ses membres la stabilité nécessaire à chacun, donc à mesure que les projets commencent à s’accumuler et que la situation se stabilise, on commence à envisager des contrats à durée déterminée qui permettront de soulager les situations de précarités liées au travail autonome. Ce qui nous amène à un sujet qui m’a personnellement fortement intéressé : la rémunération.

Comment se rémunérer de façon équitable et éthique ?

Parce que bien évidemment, lorsque la coop rémunère ses membres, la question se pose rapidement de savoir « oui, mais combien on se paye », puisque c’est notre organisation.

Au début, on part sur un salaire horaire fixe. Un salaire bas, nettement plus bas que le salaire moyen d’un ingénieur (et encore plus d’une ingénieure puisque l’écart salarial existe encore bel et bien). Mais bon voilà, c’est bien dans le principe, mais ça pose d’autres problèmes. Ça crée notamment de nouvelles situations de précarité et ce n’est pas l’idéal pour attirer des nouvelles personnes. Aujourd’hui, ils.elles ont un peu modifié la méthode: plutôt que de partir d’un chiffre fixe, ALTE Coop a décidé de partir du salaire moyen dans le secteur. De là, ALTE Coop, pour des raisons éthiques et pratiques, se rémunère un écart-type en dessous de cette moyenne.

L’avantage de l’écart-type c’est qu’il évolue avec la moyenne (puisqu’il est calculé via celle-ci) et le reste du secteur (puisque la distribution des salaires l’affecte). ALTE Coop se rémunère donc toujours en dessous de la moyenne, mais suffisamment pour offrir à ses membres une certaine stabilité. Et en tant qu’organisation démocratique, ils.elles n’excluent bien sûr pas de revoir encore leur modèle si le besoin se fait sentir.

Formes de financement ?

Et quid des autres formes de financements donc on a parlé sur le blog jusqu’ici ? Les subsides, les prêts, etc. ?

ALTE Coop est profondément investie dans un mode de fonctionnement autosuffisant, ce qui est en ligne avec leurs valeurs de durabilité et de viabilité. Les projets doivent rester la source de revenus principale de l’organisation et assurer son futur. Mais au début, ce n’est pas toujours possible et bien que l’idée de s’endetter ne ravissait pas tous les membres, Abrielle m’a fait part d’une réflexion très juste. En choisissant de ne pas s’endetter, l’organisation se protégeait, mais au détriment de ses membres. En effet, puisque la coop n’avait pas les fonds suffisants pour rétribuer le temps que ses membres y dédiaient, c’était ceux-ci qui se retrouvaient dans une situation « d’endettement » puisqu’ils.elles devaient alors fonctionner avec leurs propres fonds et/ou faire des sacrifices. C’est avec ce constat qu’ALTE Coop s’est tourné vers un des partenaires financiers des réseaux d’économie sociale de Montréal (le RISQ) et va faire un prêt qui leur permettra de commencer à rémunérer leurs membres le temps que les premiers projets aboutissent et que les choses se mettent en place.

C’est sur cette note positive que j’ai laissé Abrielle, avec un optimisme retrouvé pour l’avenir de nos organisations et de notre société puisqu’elle est peuplée de gens avec une vision fraîche, qui donne la part belle à la durabilité et à la justice sociale et environnementale.